Bourse et Football : Les liaisons dangereuses
Date: 16 février 2004 à 23:21:58
Sujet: Argent


C’est une évidence depuis l’arrêt Bosman, les clubs professionnels français ne sont pas compétitifs quand on les compare à leurs homologues européens. Une des raisons la plus souvent invoquée est que la France est le dernier grand pays européen à interdire à ses clubs d’entrer en Bourse. Malgré les déboires de certains clubs de football européens, quelques présidents continuent à présenter la cotation en Bourse comme la panacée.
La Grande-Bretagne, l'Allemagne, l'Italie, armées d'une fiscalité avantageuse et d'une kyrielle de clubs cotés en Bourse, étaient considérés, il y a encore peu, comme des bastions du football- business. Depuis quelques mois, pourtant, les nuages s'amoncellent.

État des lieux
Sur la quarantaine de clubs aujourd’hui cotés en Europe, seule une poignée, cinq ou six tout au plus, sont performants sur le marché avec des cours supérieurs à ceux de leur introduction. Faisons d’abord un petit tour d’horizon des pays concernés.

En Grande-Bretagne, 25 clubs sont cotés en Bourse, dont 21 en Angleterre (13 évoluent en Premier League: Arsenal, Aston Villa, Birmingham City, Bolton, Charlton, Chelsea, Leeds, Leicester, Manchester City, Manchester United, Newcastle United, Southampton et Tottenham, le premier à avoir été coté, en 1983) et 4 en Ecosse (Aberdeen, Celtic Glasgow, Glasgow Rangers, Heart of Midlothian).

En Italie trois seulement, la Lazio Rome (mai 1998), l'AS Rome (mai 2000) et la Juventus Turin (décembre 2001).

Les autres pays européens concernés sont le Danemark (6), le Portugal (2), la Turquie (2), les Pays-Bas (1) et l'Allemagne (1). L'introduction des clubs en Bourse est aussi autorisée en Autriche, en Suisse et en Belgique même si aucun club n'en a encore profité.

Les mauvais exemples

En Grande-Bretagne, à part Manchester United, les clubs cotés ont assisté à une baisse fulgurante de leur valeur, reflétant les problèmes financiers du monde du football (baisse des droits TV, augmentation de la part des salaires).

C’est en Italie que la situation est la plus catastrophique. De nombreux clubs de la péninsule sont dans une situation financière plus que délicate, avec par exemple des charges salariales plus élevées que les recettes.

La situation apparaît particulièrement périlleuse pour les deux clubs romains qui se sont introduits en Bourse pour recruter à tour de bras des joueurs, sans aucun projet solide. Contrairement à leurs homologues milanais; ils doivent donc maintenant rendre publiquement des comptes à leurs actionnaires. Comme la valeur d’un joueur se déprécie souvent dans le temps c'est fort logiquement que les agents financiers et les investisseurs qui détiennent leurs actions retirent petit à petit leurs billes, provoquant ainsi une fluctuation des cours au gré des (mauvais) résultats sportifs.

D’une façon générale, on constate que les clubs qui ont eu le plus de difficultés sont ceux qui se sont lancés à corps perdu dans le recrutement de joueurs aux noms ronflants, investissant ainsi à perte, les substentielles plus-values générées par leur entrée en bourse.

Les bons élèves

A l'autre extrémité, on observe des clubs comme Manchester United, Dortmund et la Juventus pour qui la levée de fonds n’a pas constituée une finalité en soi ; elle n’a été qu’un moyen direct et massif pour investir dans les structures. Cet argent frais permet, entre autres, d’ameliorer les centres d'entrainement, d’augmenter la capacité d'accueil des tribunes, ou tout simplement d’acquérir un nouveau stade.

Etre propriétaire de son stade et de ses installations sportives, c’est bénéficier d’un formidable levier d’exploitation. D’abord, parce que cela dispense le club de frais de location onéreux. Ensuite et surtout parce que cela lui permet d’optimiser constamment son taux de remplissage tout en cherchant à augmenter le prix moyen de son billet.

Pour mémoire, ce dernier est de l’ordre de 15 euros en France contre près de 35 en Angleterre par exemple.

Dans ces clubs, la levée de fonds a donc été utilisée pour un projet financier solide basé sur le long terme et ne dépendant donc pas forcemment de leurs résultats sportifs. Cette façon de proceder représente l'exemple a suivre dans le foot business : une approche maîtrisée de l’appât boursier et une politique financière cohérente.

Ces clubs sont les seuls à avoir réellement tiré leur épingle du jeu et à ne pas avoir vu le cours de leurs actions s'effondrer.

Le cas Espagnol

La possibilité d'introduire des clubs en Bourse existe en Espagne depuis janvier 2002, mais aucun club n'a saisi cette possibilité, notamment en raison des structures associatives particulières dans ce pays (existence des "socios"). A Madrid, comme à Barcelone, les adhérents possèdent chacun une action, mais ce sont des sociétaires, pas des actionnaires et, quand ils ne sont pas contents de leur président, celui-ci gicle.
Le président du Real Madrid Florentino Perez a d'ailleurs estimé que son club n'avait pas besoin d'aller sur les marchés des capitaux pour se financer.

Le contraire serait étonnant quand on sait que le Roi éponge systématiquement la dette du Real et qu’à son arrivée Perez a vendu certains centres d'entraînement du Real, situés en plein centre de Madrid (après s’être empressé de les faire passer en zone constructible gràce à des appuis politiques, multipliant ainsi leur valeur par 10 ).

Le statut des clubs français

En France, la loi Buffet de 1999, permet aux clubs professionnels de se constituer en société anonyme. Plus exactement en société anonyme sportive professionnelle (SASP). Elle autorise la rémunération des dirigeants et la distribution de dividendes à des actionnaires. Mais les clubs ne peuvent pas entrer en bourse.

Cependant, la loi n'interdit pas à des holdings qui contrôlent des clubs d'être cotées. Même si J.F.Lamour, le ministre des sport n’y est pas favorable, c’est désormais à la C.O.B (commission des Opérations de Bourse) de juger de la viabilité des dossiers au cas par cas. Elle a d’ailleurs récemment rejeté le projet presenté pour l’OL par J.M. Aulas qui voulait coter sa holding de tête en raison de la relative faiblesse de son bilan et du caractère aléatoire de ses ressources.

Cette loi représente finalement une alternative provisoire mais viable à une entrée en bourse.

Le dilemme

Outre la peur de voir se reproduire les echecs de certains grands d’Europe, plusieurs raisons sont invoqués pour expliquer les réticences vis à vis de la cotation des clubs de football. La première est le faible nombre de présidents de clubs intéressés, mais également le fait que cette éventualité ne concernerait, à priori, que le football. En outre, il semble qu'aucun club n'est en mesure de présenter des bilans capables d'intéresser des investisseurs dans le cadre d'un appel public à l'épargne. L'Olympique lyonnais a récemment présenté des comptes négatifs, par exemple.

Pour beaucoup d’observateurs le risque de voir le monde des finances pénétrer un peu plus celui du football est grand. L’éventualité de voir les interets financiers primer sur les intérêts sportifs inquiète les dirigeants du sport français( on se rappelle du conseil d'administration de MU qui avait bloqué les fonds nécessaires au transfert de Zidane en 1999, pour préserver les bénéfices des actionnaires...)

Un autre risque est de voir grandir les inégalités entre les grands club professionnels susceptibles d’attirer les investisseurs et les clubs plus modestes de l’elite et des divisions inférieures. Avec pour conséquence indirecte un possible affaiblissement des clubs formateurs et la mise en danger de l’ensemble du système de « formation à la française ».

Les clubs étrangers intéressés par la bourse de Paris

La loi Buffet ne s'applique qu'aux clubs français. La loi française du 26 décembre 1999 interdit aux clubs professionnels de s'introduire en Bourse. Mais que se passerait-il si un club étranger prenait l'initiative d'accéder aux marchés financiers parisiens ?

Début 2002, le Standard de Liège a ainsi passé contrat avec l'un des principaux établissements financiers français spécialisés dans l'introduction boursière - Europe Finance et Industrie (EFI), créé par Louis Thannberger, aujourd'hui dirigé par son fils Rémy - dans le but d'accéder au marché libre d'Euronext Paris.

Deux raisons cohabitent derrière ce projet. La première est d'abord technique. C'est l'absence de marché libre à Bruxelles qui a conduit le Standard de Liège à lorgner sur Paris, dans l'espoir de procéder à une augmentation de capital par le biais d'un appel public à l'épargne. "Comme il n'y avait pas de compartiment d'accueil en Belgique, les dirigeant du Standard sont allés là où il en existe un", indique Rémy Thannberger.

L'autre raison est stratégique. L'actionnaire majoritaire du Standard de Liège n'est autre que l'homme d'affaires Robert Louis-Dreyfus, lequel possède, l'Olympique de Marseille. " Son idée, en lançant ce projet d'introduction boursière du Standard à Paris, était de dire au ministre des sports de l'époque que sa loi n'avait aucun sens dans le marché européen", se souvient un proche de Robert Louis-Dreyfus.

"Peut-être qu'il y avait un petit message derrière, admet Reto Stiffler, mais le but principal n'était pas là." Si l'OM n'a jamais entamé de démarche en vue d'accéder aux marchés financiers par des voies parallèles - ce qu'a essayé de faire, en vain, l'Olympique lyonnais, Robert Louis-Dreyfus n'a jamais manqué une occasion de dénoncer la loi Buffet.

Celle-ci ne prévoit rien, en tout cas, qui pourrait empêcher un club étranger d'accéder à la Bourse parisienne.

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